Poésie vs Secte

Thème : Poésie
Format : Roman (134×204
Nombre de pages : 110
Date de publication : 18 août 2016
ISBN : 9782334198295
Disponible
https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/788006/s/poesie-vs-secte-2564a20b2f/category/1566/#.WAXOFMv_r4g


Après avoir été élevée toute son enfance dans l’attente d’Harmaguédon, fin du monde génocidaire, dans le mensonge et les ruptures familiales, sociales et matérielles, un véritable parcours du combattant s’est imposé à l’auteure.
Aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années, elle peut enfin croire qu’il est possible de s’en sortir.
Dans ce petit recueil, elle tente de conjuguer témoignage et genre poétique, la poésie ayant su pour beaucoup apaiser les séquelles traumatiques d’une vie qui avait été impossible. Elle rend hommage aux siens et à cette poésie nourricière, vitale par la parole que la poésie libère.

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Fêtes en temps et heurts

En temps de fêtes, tant de défaites
Surgissant, masques d’effroi,
Immobiliseraient le meilleur acrobate,
Jeux de feux et de dieux fardés,
Croyais-tu pouvoir leur échapper ?

Il n’est pas né encore
Celui qui te sauvera
Vas-tu t’avouer vaincu alors ?

Ou

Comme l’enfant insolent
Rompre les chaînes
Te fondre dans la foule
Semer ces volutes du passé
Dans un défilé de larmes riantes.
En temps de réalité,
on entend les peines

-Joie-
Futur chevet d’une torturée
Aux aguets
Tu seras libre mon fils
Pas comme moi
La fête est ta naissance
Ta naissance est une fête
-Sourire-

Nul ne connaît ni le jour ni l’heure
Vivons tant qu’il en est encore temps
Vaut mieux que tu seras détruite pour apostasie
Crime du passé terrible
-Peur-
Fuite échappée exil
Ne te retourne pas
– terreur pire des laideurs-

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De la renonciation

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De la renonciation retenir le non
Á la cage souveraine où l’abandon
Avait paré les jeux d’oraisons,

Retenir un nom dans une paume
Rongé par la dureté des psaumes
Suivre sur la peau la route du lichen

Ne pas desserrer ses lèvres siennes
Laisser le feu faire des siennes
Tout dévorer ! Sauf lui
Qui a toute sa vie
Son nom en affirmation

La lanterne, Giacomo Balla (1909)

Le défi de l’humanité

Quand j’aurai trouvé un lieu pour résider
Je croirai en la vie, que je peux m’y consacrer
Et, on m’en privera, je me verrai refuser
Sous d’obscurs prétextes mensongers
Les moyens de ma liberté.

Je recommencerai ailleurs
Un autre lieu, un autre cœur
Et, on me refera le coup de la peur.
Je les prendrai en horreur
Ces êtres prédicateurs de malheur.

C’est alors que le défi de l’humanité
Se posera à moi, moi seule sur qui je peux compter.

Ils ne savent pas ce qu’ils disent ni ce qu’elle signifie.
Seraient-ils privilégiés de ne pas avoir connu tant de survies ?

Orpheline, rescapée, ainsi se porte en moi l’humanité
Qui dépose sans crainte ma tombe ici et maintenant
Pour que ferme dans ce périple digne d’une odyssée
Sur ma longue route pour quitter le néant
Je ne cesse de nourrir l’essence de notre liberté.

L’arbre d’espoir, 1946, Frida Kahlo

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Banalité du mal

La banalité du mal n’a d’égal que l’écho des traumas.
Mercredi, une jeune femme est morte en donnant la vie
Puis après avoir agonisée pendant près d’une semaine.
Les tenants de l’interdit de sang ne s’en soucient pas.
Le Collège Central est bien au-dessus de ça.

Dans nos pays civilisés
Les martyrs sont intérieurs et l’enfer surplombe les rires
de l’enfance orpheline
Silencieusement.

Combien de temps faudra-t-il encore avant la fin du déni
Qui soldera les comptes de leur prétendue guerre théocratique ?
Combien de temps encore pour que la lumière tombe sur ce mal
Trônant à présent au cœur de nos places et villes ?
Combien de victimes inconsolées et de suicides banalisés ?
Combien de drames avant qu’enfin débute l’Histoire
Faite de guérisons, de paroles et Justice sans abattoir
Et pour chaque victime, un récit digne de sa mémoire.

Retrouver dans l’encre fluide le souffle de la vie
Rejeté en haut lieu par de faux dieux.
Grâce aux mots qui démembrent cette banalité du mal
Sans jamais renoncer ni se résigner :

Suffirait-il d’en épargner une seule vie, la sienne,
Que l’effort d’une vie, la mienne,
En vaudrait la peine.

Être silencieux

Être silencieux à l’image de l’absent
Être silencieux pour taire sa souffrance
Ou pour ne connaître personne capable de l’entendre
Être silencieux pour garder sa souffrance
Ou pour se croire indigne de la dire
Être silencieux, pour ne pas comprendre
Ce qui toujours a dû être tu…


Comme l’absent, le silence se décline en des ondes infinies
Bien plus grandes que la souffrance de l’être.

L’homme de ma vie

L’homme de ma vie
Père de mon fils
Pourrit à l’hosto comme il dit
N’a connu que misère, rue, asile
Au fond de l’alcool et de la schizophrénie
Dont il n’avait jamais appris pouvoir sortir
J’ai eu beau le porter à bout de bras
Le supporter à bout de drames
Avec mes propres blessures
II aurait sans vouloir pu nous tuer son fils et moi
Différend sur la garde de l’enfant dit-on

Je rêve parfois d’un endroit
Comme d’une époque improbable
Où il pourrait être malade
Délirer sans que ça gêne
Comme ma mère
Croire en Dieu, Diable, qu’importe
D’un autre temps
Où l’on ne serait pas forcés d’en souffrir
Ni de devoir sans cesse se justifier
Encore et toujours d’exister
Vivants et différents

Sortir de l’Emprise

La personne sous emprise n’est plus maîtresse de ses pensées. Elle est littéralement envahie par le psychisme de celui/celle/ceux qui la maintien-nen-t sous emprise. Elle n’a plus d’espace mental à elle. Elle est paralysée. Aucun changement ne peut se faire spontanément de l’intérieur. Il faut une aide extérieure pour mettre fin à l’emprise. C’est ce à quoi sert le travail psychothérapeutique, et de façon peut-être moins professionnelle mais tout de même importante, l’écoute et le soutien bénévole d’aide aux victimes.

L’aide (écoute et soutien) devra permettre à la victime de se dégager de cette relation aliénante, afin de retrouver son existence propre. On ne peut pas l’aider si on ne prend pas en compte qu’elle est sous influence et que ce processus reste longtemps actif. Les paroles de l’agresseur ont été intériorisées et continuent à s’opposer au travail de libération.

Trop souvent, dans les prises en charges de personnes victimes de violences, on tend à les infantiliser en leur disant, par exemple, « il faut que vous compreniez que votre situation est inacceptable ! » Bien sûr qu’elles le savent que c’est inacceptable, mais elles n’ont pas, seules, les moyens de s’en sortir.

Plusieurs sortes de psychothérapies peuvent être proposées, mais il faut préférer l’écoute active réellement bienveillante à l’attention flottante et à une neutralité plus froide. Lorsqu’une victime se présente angoissée, mutique, craintive, la tête vide, on ne peut se contenter de l’écouter silencieusement.

Il faut l’aider à verbaliser, à comprendre son expérience et l’amener ensuite à critiquer cette expérience. La meilleure façon de se protéger, c’est de comprendre.

L’aide n’est pas aisée et est souvent ponctuée de ruptures. La règle générale est donc la patience. Il faut respecter le rythme de la personne. Entre le début de la prise en charge et la fin de la maltraitance, des mois voire des années peuvent être nécessaires. Il faut lui donner du temps pour changer sa grille de lecture, de façon à ce qui paraissait normal ou banal devienne inadmissible. Il faut une infinie patience à l’aidant qui ne doit pas céder à la tentation de « secouer » la personne en souffrance.

Au cours d’une prise en charge de ce type, on assiste à de nombreux retours en arrière, et il faut bien se garder de juger la situation avec sa propre grille « Moi à sa place, je serais partie », même si la situation paraît très choquante ou très dangereuse. Il peut se faire qu’après une tentative de sortie, le retour dans la secte entraîne une aggravation de la violence, voire une mise en danger.

Si on est trop actif, si on veut trop de changement à la place de l’autre, sans respecter son rythme, on risque fort de le voir interrompre la psychothérapie/la relation d’aide définitivement.

Il est important de respecter certaines étapes.

1- REPERER LA VIOLENCE

La première étape consiste à faire admettre qu’il s’agit de violence. Beaucoup de victimes n’imaginent pas que ce qu’elles subissent est de la violence. Il faut leur donner les moyens de décoder la violence psychologique et de repérer les comportements abusifs, afin de mobiliser leurs ressources.

Pour permettre à une personne de se dégager de l’emprise, il faut d’abord l’amener à comprendre comment elle a été piégée. On va analyser avec elle les procédés de violence indirecte utilisés contre elle. Ce n’est pas facile, car le discours élaboré et argumenté de l’agresseur les masque généralement. Quand celui-ci se défend en accusant l’autre, la personne a la tentation de se justifier, ce qu’il ne faut pas faire face à un pervers narcissique, car il utilisera tout ce qu’elle lui dira pour le retourner contre elle. Comme dans des sables mouvants, plus la victime se débat, plus elle s’enfonce.

Les victimes qui ont perdu leurs limites, ont du mal à reconnaître que ce qu’elles ont subi est malveillant ou humiliant. Cette simple question « Est ce que ça vous paraît normal ? » peut les conduire à s’interroger sur la portée d’un acte. On peut aussi ajouter « Si vous faisiez la même chose, comment l’autre réagirait-il ? »

2- NOMMER LA VIOLENCE

L’aidant doit prendre position et dire clairement que ces agissements sont anormaux. Trop souvent, ils se retranchent derrière une neutralité qui ressemble à de l’indifférence. Ils se méfient de la dramatisation hystérique et craignent la manipulation.

Pourtant, au travers des dires des victimes, on peut repérer les distorsions de la communication et nommer ce qui est agressif. Pour lui permettre de sortir du blocage émotionnel, il ne doit pas nier la maltraitance.

Ce travail doit aider la victime à reconnaître ses émotions, jusque-là censurées, comme la colère, le désir de vengeance et aussi la honte et la culpabilité.

3- DECULPABILISER LA PERSONNE

Habituellement on cherche à rendre la personne plus responsable de son destin. Ici, le processus doit être inverse. Ces personnes qui portent seules toute la culpabilité, de l’échec de la relation puis de la violence, devront se déprendre de cette culpabilité.

Il faut donc expliquer à la personne que, si elle ne réagissait pas, c’était parce qu’elle était sous influence, lui faire comprendre que l’état d’impuissance dans lequel elle se trouve n’est pas pathologique, mais résulte d’un processus dont on peut comprendre les rouages tant au plan social que relationnel.

L’étape suivante consiste, pour la victime, à parvenir à formuler que le comportement de son agresseur n’est pas acceptable. Elle doit lui faire porter la responsabilité de ses actes. Quand on a expliqué ce processus, il arrive que ces personnes trouvent alors leurs propres solutions. C’est ainsi que certaines comprennent alors que ce n’est pas leur comportement qui a provoqué la violence de l’autre, mais sa souffrance à lui.

4- RENFORCER LE NARCISSISME

Après la sortie, les victimes, prenant conscience qu’elles ont été abusées et manipulées, présentent souvent un état anxio-dépressif lié à la perte de leurs illusions. Elles décrivent alors un sentiment de vacuité et d’inutilité.

Elles s’interrogent « Comment il(elle) ne reconnaît pas ce qui s’est passe et continue à dire que je suis mauvais(e), je garderai toujours un doute sur la réalité de ce qui s’est passé ! ». Il faut donc travailler avec ces personnes sur leur estime d’elles-mêmes et sur leur capacité d’autonomie, afin qu’elles puissent sortir de leur inhibition et retrouver toutes leurs ressources personnelles. On listera avec elle leurs points positifs, leurs réussites. Lorsque ce chemin a été accompli, c’est comme si ces personnes se réappropriaient leur corps.

Pour sortir d’une position de victime, il faut un travail psychique, retrouver une bonne image de soi.

Les humiliations laissent des traces qui ne s’effacent pas, mais qui peuvent se surmonter, si on parvient à accepter son histoire.

5- APPRENDRE A POSER DES LIMITES

Il faudra, ensuite, apprendre à la personne à poser des limites, à refuser une situation qui ne lui convient pas, afin de sortir de la confusion et protéger son intimité des intrusions extérieures. On constate d’ailleurs que, quand elle a fermement indiqué ses limites, l’autre sent qu’il ne peut pas aller au-delà. Mais il faut rester vigilant car il essaiera à nouveau de les enfreindre.

Les changements sont perceptibles. Un jour, la parole est plus ferme, les contours de la personne sont mieux dessinés, le geste plus assuré. La personne raconte comment elle arrive à ne pas céder. C’est le moment où elle est capable d’être en colère devant un comportement aberrant. Cette colère n’est pas l’expression d’une panique, mais de la fermeté ; c’est cela qui lui permettra dorénavant de se défendre.

Dire « je ne veux pas » permet de reprendre le pouvoir. Il importe d’être maître de son choix.

Trop souvent, dans une situation de violences, les personnes ne se posent pas la bonne question « Est ce que je l’aime assez pour supporter cela ? », alors qu’elles devraient se demander « Est-ce que c’est bon pour moi d’être avec lui ou elle ? » On peut aimer quelqu’un et reconnaître que cette relation est destructrice.

6- RECUPERER UNE CAPACITE CRITIQUE

En analysant les comportements et le fonctionnement de la secte destructrice, la personne découvre que ceux-ci sont là pour masquer ses faiblesses. Tout à coup, il ou elle ne correspond plus à l’image idéale donnée, n’est plus tout(e)-puissant(e). Ce ne sont que des humains avec leurs vulnérabilités. En récupérant une capacité critique, la personne victime rétablit une symétrie.

L’emprise cesse quand la victime réalise que, si elle ne cède pas, l’autre n’a aucun pouvoir.

(d’après l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen « Femmes sous emprise », Editions Oh ! )

Lorraine Derocher, Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse. Comprendre pour mieux intervenir

1 – Les sectes ont déjà fait l’objet de nombreuses analyses sociologiques et psychologiques. Mais les perspectives analytiques qui dominent mettent surtout l’accent sur les aspects sensationnalistes des mouvements sectaires, leurs diverses pratiques controversées ou encore les abus qui y sont perpétrés. Quoiqu’utile pour comprendre des facettes importantes de la secte et mesurer les risques de dérapage qui y sont associés, cette approche prophylactique néglige toutefois assez souvent l’analyse critique et approfondie de l’univers sectaire. C’est là que se situe l’originalité de l’angle adopté par Lorraine Derocher, qui prend l’initiative, dans cet ouvrage, d’aborder la secte à travers le prisme de témoignages d’individus qui ont vécu leur enfance au sein de tel groupe, avant de le quitter, une fois adultes, pour poursuivre leur vie dans le «monde» extérieur. Or, comme l’auteure en rend compte avec rigueur et finesse, le processus de sortie de cet univers marginal non choisi au profit d’une «resocialisation» dans la société environnante est parsemé d’embûches.

2 – C’est à la clarification de ce parcours d’intégration particulier que s’attarde l’auteure dans son étude menée auprès de sept ex-sectateurs, entrés dans des groupes sectaires par l’entremise de leurs parents, souvent des fondateurs de ces mouvements (dans cinq cas sur sept). Puisant aux théories de la socialisation d’auteurs clés de l’interactionnisme symbolique, tels que Mead, Berger et Luckman, L. Derocher illustre à quel point la «socialisation primaire» acquise au sein de l’univers normatif de la secte, aussi bien l’image de soi que les rôles sociaux intégrés, laisse des empreintes profondes et durables dans la vision du monde de l’enfant. Qui plus est, quand cette socialisation s’adosse à une rationalité religieuse («rationalité en valeur») et s’oriente vers des valeurs en tension avec celles de la société globale, le défi de la rupture avec ce monde marginal devient d’autant plus grand. L. Derocher explique notamment que les enfants vivant dans un univers sectaire «encapsulé» ne vont souvent vivre que de rares contacts avec l’extérieur, perçu comme chaotique et menaçant, et fréquentent peu les institutions scolaires et médicales reconnues par l’État. En outre, leur emploi du temps, souvent régulé par les rituels religieux, contraste avec le rythme de vie moderne, et l’identité utopique acquise par les enfants au sein de la secte a très peu de chances de correspondre à la «compétence sociale» attendue d’eux à l’extérieur. Une coupure aussi nette entre la secte et la société pose évidemment d’incalculables difficultés pour celui qui envisage d’intégrer la société moderne, dont un risque d’anomie «représentative d’une désintégration du sens de l’attachement à la société et d’un sentiment de solitude intense» (Rivest, 1994, p.14, cité par Derocher, 2008, p.52).
3 – Dans ce contexte, l’auteure se demande notamment: «Qu’est-ce qui incite un individu, faisant partie d’un groupe religieux, fermé depuis son enfance, à quitter son groupe?» et «Quels sont les principaux problèmes et défis que peut rencontrer l’individu socialisé durant son enfance dans son milieu sectaire, le jour où il décide d’intégrer le mode de vie de la société moderne et comment se déroule son processus d’intégration?» (p.59). Au vu de ces questions de recherche, L. Derocher formule l’hypothèse générale qu’il existe «une discontinuité cognitive, comportementale et axiologique» entre la secte et la société environnante qui peut constituer une pierre d’achoppement à l’intégration sociale d’un individu ayant vécu son enfance au sein d’un groupe religieux clos. Pour recueillir ses données, la sociologue recourt à des entretiens individuels non directifs, de type récits de vie, avec des adultes ayant quitté depuis en moyenne vingt et un ans des groupes d’inspiration chrétienne, coupés totalement ou partiellement de la société. Elle complète sa stratégie de collecte avec quelques entrevues de groupe afin de créer une atmosphère plus informelle et détendue, propice à l’irruption de témoignages parfois plus intimes que ceux dévoilés lors des interviews individuels.
4 – L’analyse des entretiens menée par l’auteure révèle une mine d’informations, non seulement pour les sociologues, mais aussi pour les nombreux intervenants, travailleurs sociaux et psychologues, confrontés dans leur pratique professionnelle à des personnes ayant vécu ce genre de parcours. L’analyse révèle entre autres que deux raisons principales contribuent au départ volontaire des enfants du groupe sectaire: les abus répétés et l’incohérence entre la normativité religieuse du groupe et les actes des dirigeants, qui enfreignent parfois leurs propres règles. L.Derocher établit par ailleurs que, parmi les différents paramètres propres au milieu sectaire, c’est surtout «la vision du monde intériorisée, construite à partir d’une orientation des valeurs (Kluckhohn, Strodkbeck, 1973) différente de celle de la société» (p.88), qui crée une barrière psychologique entre l’individu et la société. Cette perception du monde marginale se fonderait surtout sur trois éléments principaux de la socialisation primaire: «une conception manichéiste de la réalité», traçant une dichotomie entre l’univers sécurisant de la secte et l’extérieur «corrompu», la construction d’une identité religieuse utopique au cœur de la secte et l’intériorisation de «l’univers social du groupe» dans lequel l’ensemble des normes est régi par une source de légitimation religieuse. La remise en cause de ces trois aspects fondamentaux de la socialisation primaire en milieu sectaire provoque sans nul doute un choc de taille au contact de la société extérieure.
5 – Le «filtre» religieux continue ainsi d’orienter la vision du monde des individus bien après leur sortie de la secte. Comme l’explique L. Derocher, les ex-sectateurs ne ressentent pas spontanément une libération en franchissant les murs du groupe. Au contraire, à leur arrivée dans la société moderne, plusieurs vivent un intense sentiment d’insécurité, d’anxiété ou un vide existentiel qui les enferme dans un état d’anomie à tel point qu’ils retournent parfois à la secte ou songent même au suicide. En ce qui concerne l’identité religieuse utopique conférée à l’individu, elle peut tellement imprégner l’image de soi, même après la sortie du groupe, qu’elle est susceptible de saboter les relations avec autrui et créer une impression d’inutilité chez l’ex-membre du groupe, désormais noyé dans l’anonymat pluraliste de la société moderne. Sur le plan normatif, l’auteure met aussi l’accent sur une dimension cruciale de la socialisation: le langage, qui devient souvent «hermétique» en milieu sectaire de manière à renforcer la frontière symbolique avec le monde extérieur. L’auteure donne l’exemple du terme «partager», utilisé par l’une de ses répondantes pour désigner le fait d’avoir des rapports sexuels. Il va de soi que la prise en compte de ce langage crypté se révèle essentielle pour qui veut intervenir auprès d’une personne ayant vécu au sein d’une secte fermée à la société. Pour illustrer ce long et difficile passage de la secte à la société, qui s’étale sur au moins une dizaine d’années selon les données de L. Derocher, l’auteure repère quatre stades clés du processus d’intégration qui mène (dans l’idéal) à l’étape ultime de la resocialisation, en décrivant l’impact de chacun d’eux sur les trois principaux paramètres de la socialisation religieuse (la conception manichéiste de la réalité, l’identité et l’univers social sectaire). Il s’agit du «départ», de la «continuité», du «choc des réalités» et de la «resocialisation».
6 – Malgré la valeur heuristique indiscutable de cette recherche sociologique, il semble que le nombre très peu élevé d’entrevues (sept) menées dans le cadre de l’étude donne peu de poids aux analyses et aux conclusions poussées que tire l’auteure dans son ouvrage. Il serait intéressant en ce sens de poursuivre la même recherche en élargissant le bassin de participants afin de corroborer ou encore d’enrichir les analyses de L.Derocher. De plus, la plupart des informateurs (cinq sur sept) de la recherche occupaient une position très élevée dans la hiérarchie de leur groupe, étant, pour la plupart, des enfants de fondateurs. Comme la secte repose souvent sur une hiérarchie très complexe et que l’identité attribuée aux membres risque de varier fortement en fonction de leur statut dans cette pyramide sociale, il est probable que les impacts de l’identité religieuse utopique démontrés par L.Derocher soient considérablement atténués dans le cas d’individus n’occupant pas une position aussi privilégiée dans l’organisation sectaire. Mais cela confirme une fois de plus que les recherches passées sont loin d’avoir épuisé la réalité de l’univers sectaire. Plusieurs autres études restent à mener.
Stéphanie Tremblay, « Lorraine Derocher, Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse. Comprendre pour mieux intervenir », Archives de sciences sociales des religions, 152 | 2010, 9-242

Modèle Comportement-Information-Pensée-Émotion de Steven Hassan, grille du contrôle mental exercé par une secte

• CONTRÔLE DU COMPORTEMENT

1 – Régulation de la réalité physique de la personne
1 – a – Définition du mode d’association avec les autres
1 – b – Définition des styles vestimentaires, coiffure, couleur
1 – c – Obligation de manger ou de rejeter certains aliments
1 – d – Restriction de la durée de sommeil
1 – e – Dépendance financière
1 – f – Restriction ou disparition des loisirs, distractions, vacances

2 – Nécessité de consacrer beaucoup de temps aux séances d’endoctrinement et aux rituels de groupe

3 – Nécessité de demander la permission pour prendre des décisions majeures

4 – Nécessité de rapporter les pensées, sentiments et activités aux supérieurs

5 – Récompenses et punitions

6 – Individualisme découragé, pensée de groupe prévalant

7 – Règles de vie rigides

8 – Nécessité d’obéissance et de dépendance

• CONTRÔLE DE L’INFORMATION

1 – Utilisation de la tromperie
1 – a – Dissimulation délibérée de certaines informations
1 – b – Distorsion de l’information pour la rendre acceptable
1 – c – Mensonges

2 – Incitation à réduire, voire à bannir l’accès à des sources d’information extérieure au groupe
2 – a – Livres, articles, journaux, magazines, TV, radio, internet
2 – b – Information critique
2 – c – Anciens membres
2 – d – Fait de garder les membres très occupés afin qu’ils n’aient pas le temps de réfléchir

3 – Compartimentation de l’information : intérieure vs extérieure
3 – a – Accès non libre à l’information
3 – b – Différences dans les informations suivant les niveaux dans la hiérarchie
3 – c – Dirigeants décident qui « a besoin de savoir » quoi

4 – Encouragement à surveiller les autres membres
4 – a – Jumelage avec un camarade pour surveiller et contrôler
4 – b – Nécessité de rapporter les pensées, actions et sentiments déviants

5 – Utilisation intensive de l’information générée par la secte
5 – a – Magazines, journaux, supports audios, vidéos, internet, etc
5 – b – Distorsions de citations, déclarations externes prises hors contexte et tronquées

6 – Utilisation contraire à l’éthique de la confession
6 – a – Informations sur les « péchés » utilisées pour abolir les frontières de l’identité
6 – b – « Péchés » passés utilisés pour manipuler et contrôler, pas de pardon ni absolution

• CONTRÔLE DE LA PENSÉE

1 – Besoin d’universaliser la doctrine du groupe comme « Vérité »
1 – a – Pensée en noir et blanc
1 – b – Bien / mal
1 – c – Nous / eux (intérieur / extérieur)

2 – Utilisation d’un langage particulier

3 – « Bonnes » pensées sont les seules encouragées

4 – Techniques pour arrêter toute pensée jugée « négative », dont la confrontation à la réalité, l’analyse objective, la pensée critique : déni, rationalisation, justification, psalmodie, méditation, prière, glossolalie, chants, etc

5 – Pas de questions critiques sur les dirigeants, la doctrine ou les règles du groupe qui sont forcément considérés comme légitimes

6 – Aucun autre système de croyances perçu comme légitime, bénéfique ou utile

• CONTRÔLE DES
ÉMOTIONS

1 – Manipuler et restreindre l’éventail des émotions d’une personne
Le but du mouvement étant de parvenir à une uniformisation des comportements, il cherche à réduire au maximum la possibilité de donner libre cours à ses sentiments, car ceux-ci sont susceptibles d’amener la personne à une éventuelle rébellion. Bien qu’elle ait des limites, la tentative de déshumaniser les personnes en les « robotisant » constitue le meilleur moyen de réduire toute velléité de comportement déviant.

2 – Faire sentir à l’adepte que s’il y a un problème, c’est de sa faute, ce n’est jamais celle des dirigeants ou de l’organisation

3 – Usage excessif de la culpabilité
3 – a – Au niveau de l’identité: famille, passé, pensées, sentiments, actions
3 – b – Au niveau social
3 – c – Au niveau historique

4 – Utilisation excessive de la peur
4 – a – Peur de la pensée indépendante
4 – b – Peur du monde extérieur
4 – c – Peur des ennemis
4 – d – Peur de perdre son salut
4 – e – Peur de quitter le groupe ou d’en être banni
4 – f – Peur de la désapprobation et du rejet

5 – Émotions extrêmes dans les deux sens chez les membres les plus investis : Alternance de forts sentiments d’euphorie, d’élitisme et de sécurité avec de profonds sentiments de découragement et de confusion

6 – Confession publique de « péchés »

7 – Peur par l’endoctrinement
7 – a – Pas de bonheur ou d’accomplissement en dehors du groupe
7 – b – De terribles conséquences en cas de départs
7 – c – Peur d’être rejeté par les amis du groupe, la famille
7 – d – Jamais de bonnes raisons de quitter la secte : il n’est jamais admis que l’on puisse partir parce qu’on a compris que ce groupe n’était pas la « Vérité » qu’il prétend ou parce qu’on a pris conscience que c’était une secte….

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